C’était un rituel, tous les matins Cécile parcourait les allées minutieusement recouvertes de gravier blanc serpentant parmi les fleurs multicolores et bosquets d’arbustes variés. Un
chêne centenaire, majestueux, trônait au centre du parc, à l’arrière de la maison un énorme tilleul, lui aussi pas loin des cent ans, oui, on pouvait appeler ce jardin, un parc d’agrément. La
maison datait du début du vingtième siècle, ces arbres avaient été conservés par l’ancien propriétaire, il n’était pas question de les faire abattre, comme on l’avait conseillé à Cécile même
s’ils gênaient quelque peu, la nature lui avait tellement manqué. Par cette belle matinée de mai, le printemps était roi, il avait endossé son habit de vert tendre, les feuilles prenaient de la
force, la rosée scintillait sur l’herbe tondue de la veille, Cécile arracha une mauvaise herbe par ci par là, admira les pensées en pleine floraison, les fleurs galbées des tulipes, les camélias,
les pivoines, le gros lilas du fond du jardin tout en fleurs, cet ensemble à ses yeux était magnifique, elle avait mis tout son amour à dessiner, à planter, semer, son paradis. Pourtant ce jour
ne serait pas comme les autres, elle en avait décidé ainsi. A voix haute elle s’entendit dire, comme si quelqu’un pouvait l’entendre et la dissuader " Non je ne reviendrai pas sur ma
décision, elle est irrévocable " Du banc de pierre, ou elle aimait s’asseoir un moment, son regard se perdit dans l’espace qui s’offrait devant elle, la vallée profonde ou subsistait
un brouillard dense, au delà, à l’horizon la chaîne de montagnes avec ses pics majestueux encore enneigés, éclairés par un soleil naissant. Lorsque Cécile avait acquit cette maison, cette vision,
cet espace, avaient été déterminants pour l’achat. Elle se leva fit quelques pas, en contre bas le petit village accroché à flanc de montagne, ses toits pentus, son église à fronton, ses petites
rues étroites pavées de galets disjoints, une centaine d’habitants à peine l’habitait, peu de commerces, une boucherie, une épicerie vendait le pain, pas de boulangerie, c’est tout, presque le
bout du monde. D’ailleurs, de la nationale qui parcourait la vallée, l’hiver, on apercevait à peine le fronton de l’église, au printemps, à l’apparition des premiers bourgeons le village
disparaissait de la vue de l’automobiliste. De la place du bourg, la route goudronnée grimpait dure, bordée de platanes centenaires elle s’arrêtait là, devant l’entrée de la maison de Cécile,
puis elle se transformait en un chemin de randonnée et s’enfonçait dans la forêt de chênes, de bouleaux, châtaigniers et essences diverses. A la belle saison, randonneurs et promeneurs du
dimanche empruntaient ce sentier de fraîcheur et de calme.
Cécile fit le tour de la maison, ne pouvant se détacher de ces chers fleurs, des larmes lui vinrent, elle frissonna. Une légère brise fit onduler les tulipes, la
fragrance sibylline des premières fleurs multicolores effleura l’odorat de Cécile.
Enfin elle entra dans le petit vestibule, cette demeure, elle l’avait faite restaurer et décorer à son goût lors de l’installation. Le salon meublé simplement mais
confortable, la cheminée qu’elle avait voulu rustique, peut être pour lui rappeler le temps si lointain de sa chère grand mère. De temps à autres une flambée semblait donner au salon un air des
rares veillées d’autrefois. Les murs blancs décorés d’estampes représentant plantes, animaux, la nature lui avait tant manqué au cours des années passées. Une télévision, une chaîne musicale lui
aidait à passer les interminables soirées de solitude. La salle de bains, elle l’avait voulu grande,
spacieuse et fonctionnelle, devant la grande glace elle s’arrêta, elle observa ses cheveux blancs immaculés, son visage fané par les dures épreuves de sa vie, elle
se trouva insignifiante. Pourtant Cécile fut belle, lors de sa jeunesse, ce fut une fleur dont aucun papillon ne butina, peut être aurait-elle eu une vie différente si un regard s’était posé sur
ce corps, ce visage magnifique. Les lieux ou elle passa sa jeunesse ne furent pas des endroits ou l’on rencontre le prince charmant. Malgré les stigmates du passé, à soixante deux ans, sa beauté
était loin de s’être effacée, hélas, bien trop tard pour qu’un regard s’attarde vers cette rose qui n’avait réussi à éclore. La tristesse se lisait dans ses grands yeux noisettes, elle sortit
rapidement monta à l’étage, dans sa chambre, ouvrit grand les deux fenêtres, de l’une elle pouvait voir la forêt paraissant impénétrable, de l’autre une ferme isolée entourée de champs et
prairies, à une centaine de mètres, en se penchant un peu elle apercevait un lotissement de quelques habitations neuves et un abri bus pour le ramassage scolaire. La chambre était vaste, meublée
avec discrétion, dans toutes les pièces on sentait le besoin d’espace et de lumière. A l’opposé, une deuxième chambre plus petite, de la grande fenêtre on pouvait admirer le vieux village. Cécile
fit minutieusement son lit, redescendît dans la véranda. Cécile avait fait ajouter Coté sud, cette grande pièce vitrée afin de profiter de la vue imprenable, elle était meublée de mobilier en
osier. Cécile s’allongea sur une chaise longue en rotin habillée de confortables coussins de velours.
A nouveau à voix forte, comme pour se conforter dans sa détermination, " oui, je suis résolue, je n’en puis plus, à soixante deux ans que puis- je
attendre, rien, il ne peut en être autrement ".
Sa pensée se perdit dans un lointain insondable, elle ferma les yeux " ce soir au coucher du soleil, j’assumerai " dit-elle. Puis elle plongea dans le
noir de son passé tourmenté.